Intégrale des textes validés par Laurence

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Intégrale des textes validés par Laurence

Message par Admin le Mar 5 Juin - 0:03

REGINE

La Fileuse (1881)
Flavien Louis Peslin


Seule, sur le quai
tes derniers pas à mes côtés,
ton dernier signe de la main,
Mon retour à la bergerie.

Seule, à la veillée
Mon rouet silencieux,
les cendres dans l'âtre,
le repas sans toi.

Seule, ton naufrage
La laine est filée,
le regard dans le vide.
J'ai rangé les assiettes
je n’ai plus faim.


REGINE

La Marchande de bonbons (1895)
Paul Sérusier (lithographie)


C'est moi, le jour de l'accident,
j'étais arrivée en retard…
L'essieu de ma carriole a cédé dans un virage ! Toujours, ces nids de poules ! Heureusement, la mère Lagadu sortait de son champ à ce moment-là. Tu connais son grand cœur ! Elle m'a aidée à tout charger sur son âne.
Mais, évidemment, tous les tréteaux du marché étaient déjà pris ! J'ai dû me contenter d'une installation de bric et de broc : la mère Lagadu et moi avons empilé des caisses pour fabriquer ce comptoir. Regarde, pour protéger mes bonbons, j'ai même été obligée d'emprunter ce grand parapluie.
Et ma coiffe ! Impossible de la fixer !
Oh, tu sais, je n'ai jamais perdu autant de pinces à cheveux que ce jour-là !
Ah !!! Je n'ai pas salué les Guilloux qui s'étaient installés à ma place.
« À la marée ! À la marée ! » qu'ils criaient !
D'ailleurs, tu vois, je leur tourne le dos !
Pff, du poisson…


JEAN-FRANÇOIS

Nu de la Comtesse d’Hauteroche
Armand Seguin

Souvenirs de la Comtesse

On ne s’est plus jamais revus. Ce jour-là, le rapin a perdu sa petite chèvre.

Trois fois il a réagencé le drap pour donner aux plis plus de contraste. Résultat, j’ai posé trente bonnes minutes les fesses dans l’herbe, les fourmis et cette espèce de bandage herniaire au milieu du dos. Pour finir, une mamelle qu’il a dû reprendre et reprendre pour qu’elle ressemble de loin à un sein plutôt qu’à une pâtisserie sicilienne. Et la balle de tennis du chien qui traîne dans le coin du tableau. On croit rêver !
Trois fois ! Trois fois trahie, trois fois reniée. Au chant du coq, j’ai remis le monsieur dans le train de Paris avec ses tubes et ses cartons.

J’ai quand même gardé le tableau. Parce que les pieds sont réussis. Il le savait, j’ai toujours rêvé de faire du cinéma. La comtesse aux pieds nus. Quel rôle, et quelle pointure !

JEAN-FRANÇOIS

Julia
Thomas Hovenden


Les trois morts de Julia Guillou

Je suis morte trois fois.

La troisième fut pour moi la plus « inutile ». Les docteurs ont parlé d’apoplexie. Une partie de vous-même qui s’évade, et qui à la fois vous cloue. Seulement traverser la place, aller jusqu’au pont ? Non. Maintenant ce sont les autres qui viennent à vous, avec un autre regard. C’est la mort la plus cruelle au quotidien, mais j’ai eu le temps de l’attendre, son heure était venue.

Tandis que les deux autres m’avaient… – comment dirais-je, « défaite ». Robert, très vite je l’avais appelé « mon vieux chien », et ce n’était pas par hasard. Deux semaines avant, Noé, notre vieux chien qui avait vu le jour dans la maison bien avant que je n’y entre comme servante, Noé était mort. Cela faisait longtemps qu’il ne bougeait plus guère. Il était tout juste apte à respirer, bruyamment, le jour et à rentrer le soir. Les voyageurs devaient l’enjamber avec leurs bagages pour entrer dans l’hôtel. Il faisait un peu désordre, il n’était pas très propre mais il était chez lui, et respecté comme s’il eût été le maître des lieux. Un matin je l’ai trouvé sans vie. Souvent avais-je cru le trouver sans vie, mais là… Il a emporté une partie de mon passé. De mon insouciance, de cette envie d’embrasser le monde en passant les mains autour de son cou les doigts plongés dans le poil tiède et épais.

Quand Robert est arrivé, il était trempé jusqu’aux os, les cheveux lui tombaient sur le col comme des oreilles battues, l’œil triste et l’air de s’être définitivement perdu. J’ai de suite appelé cet homme mon vieux chien Wylie. Ce n’était que la pluie mais j’ai secouru Robert comme un homme jeté à la rue, comme si je devais lui donner une chance.

Ce n’était que la pluie mais ce jour-là il semblait dans une telle déroute que toute sa misère ne pouvait être qu’injuste. J’ai eu confiance en lui. Aussi à cause de son allure de chien abandonné qui me rappelait Noë. Je l’ai adopté, et j’ai gardé pour lui cette envie d’embrasser le monde en passant mes mains autour de son cou, mais avec le sérieux qui était devenu le mien, d’un simple petit geste pour redresser son col.

Quand mon vieux chien Wylie est mort, très vite après deux semaines d’une vilaine souffrance, j’ai senti que je ne pourrais plus embrasser le monde de la même façon. Jamais. Il ne me resterait plus guère que l’affaire, les clients du lendemain, les livres de comptes.

JEAN-FRANÇOIS

Paysage à l’arbre bleu
Meyer de Haan


– Tu vois, les arbres, le feuillage, ton cloisonnement les roux, les jaunes… Tout ce désordre avec le chaos des rochers au premier plan, là, sous la diagonale de la pente, je comprends, tout ça.
Mais pourquoi, pourquoi ton arbre bleu ?

– Tout ce que tu comprends, tout ce que tu reçois, dans le tableau, c’est de la technique. L’arbre bleu, c’est… ce que tu ne vois pas, c’est la présence. Celle qui habite la pensée, celle qui coexiste en soi au moment du geste. Seul celui qui peint sait parfois ce qui est caché dans le tableau.

– La présence, tu veux dire…

– Je veux dire, ça peut être… Dieu, ou ça peut être ta mémoire, ou ça peut n’avoir jamais existé. Le plus grand amour ou un simple sourire. Mais c’est bleu, et ça te traverse.


JEAN-FRANÇOIS

Le Pouldu, Feu sur la plage du Pouldu
Ferdinand Loyen Du Puygaudeau


(L’instant d’avant)
Mais pas très longtemps, quelques minutes à peine, les escarbilles que l’on voit monter dans le ruban de fumée qui s’éloigne et qui s’enfuit étaient de petits morceaux de papier bleu. Certains se consument encore sur le sable, un fin liseré rouge attisé par les sursauts du vent d’est.
Il est frais ce vent, à peine frais. Mais comme l’instant est glacial. Calme de plomb après la tempête. Violente, fulgurante tempête, entre Marie Lagadu et son homme.

La petite Noémie avait glané du bois flotté sur la laisse de mer. Quelques herbes sèches, un coup de briquet, et sa mère avait allumé la flambée. Les femmes, Marie, sa sœur, des voisines qui venaient de charger le goémon s’étaient approchées. On avait discuté, on avait ri. On s’était moqué, peut-être on avait rougi.

Noémie restait plus loin à chercher de quoi nourrir le feu. Elle aimait sentir ce rouge monter sur les joues, les siennes, celles des autres femmes, cette couleur gaie, cette rondeur de pomme. Ça a duré très peu de temps. Lagadu est arrivé presqu’en courant, le paquet de lettres à la main, trébuchant dans le sable jusque devant Marie, ses yeux tout brouillés de larmes. Il a essayé de parler, de dire, de crier, d’insulter, mais sa révolte est restée coincée dans la gorge.

Marie était blanche. Lagadu a jeté les lettres au feu, après avoir posé trois fois l’index durement sur le paquet, comme une sentence. Il s’est enfin étranglé sur un « fini » reniflé, deviné plus qu’on ne l’a entendu. Et il est reparti vers son bateau, marchant d’un pas franc, fier, mais désespéré.

Marie s’est effondrée, quelques instants elle a griffé le sable comme on voudrait s’arracher la peau. Il y a eu un gémissement venu du profond de soi, aigu, étouffé, animal. Doucement elle s’est levée, et elle est partie cacher sa peine plus loin.

Toutes les autres se sont assises, sur place, tournées vers les flammes et sans pouvoir rompre le silence du moindre mot. Abasourdies.
Seule la petite Noémie continuait à dessiner sur le sable.

(L’instant d’après)
Quelques morceaux de bois, charbonneux, éteints. Il n’y a plus de fumée. Rien, pour habiter ce vide.
Que la lune, pleine, noyée dans son halo. Et Marie Lagadu, debout face à la mer.


CORINNE

Déambulation au musée

Dehors. Terrasse en escalier, végétation sage et bien rangée. 
Verticales de bois. Brisures vert d’eau où se reflète le ciel. Des chaises vides comme les plages en hiver. Plus haut, des néons suspendus comme des toits, plats comme des balançoires. Plus bas, huit poubelles rangées en épi comme des voitures. C’est silencieux. Salle Julia, « lieu vivant » me dit le panneau et pourtant rien sur le mur gris. Des frises immobiles et blanches, des trous au plafond, on dirait des étoiles, un ciel cosmique éteint et noir. Des piliers sculptés tradition bretonne. Des lumières comme des araignées géantes. Où sont les toiles ?

Ici on pourrait danser, sauter, courir. Il faudrait pouvoir crier. Je monte l’escalier comme on monte en prière, une cloche sonne deux fois. Une odeur chaude de peinture me saute au nez. 
Des images de Pont-Aven, sa rivière, son moulin, l’amour. Regard par la fenêtre : où sont les arbres ?

Sur les toiles des fouillis sombres sur des murs bleus, des signatures sur des morceaux de porte, anonymes, posés sur le bleu comme sur un tissu précieux. Après le bleu, la lumière, vertigineuse, la rue qui monte et la crique de Mauffra, quelque chose te saisit, tu ne sais pas quoi, la mer presque partout. Dans la coursive, la main sur la rampe d’acier, tu t’essaieras au vertige.

CORINNE

Le tableau de la vierge à l’enfant
(Sérusier ?)


Marie s’épuise les pieds sur le sol dur. Terne jusqu’aux mains, ses yeux tombent dans un ailleurs lointain. Contre ses doigts, il dort.

Dans le bleu dense jusqu’au front, ses mains portent un bleu lavande qu’elle n’a pas désiré. Paisible il dort. Marie se fige.
Trop de bleu.
Contre son ventre un rond rouge et coupant.
Marie s’éteint jusqu’à la pointe du ciel. Coupole de lumière contre son crâne fendu.
Elle est ailleurs ou voudrait l’être. Contre son cœur d’autres battements, plus forts, plus rapides.
Elle ne se souvient pas des siens, ne les entend pas.
Dans ses mains quelque chose palpite et ce n’est pas elle.

CHRISTIANE

Julia
Thomas Hovenden


Lettre d’Émile


Cher ami,


Maintes fois je l’ai regardée de face, frontalement, et parfois à la dérobée. Je voudrais peindre Julia, mais elle m’échappe, non point parce qu’elle se dérobe, mais parce que je me heurte à son mystère.
La comprends-tu toi, Julia Guillou ? Toi qui ne crains pas les femmes ? Que dirais tu ? Qu’en ferais tu?
Pourquoi cette impossibilité, est-ce parce que sa vie me fait perdre pied, moi dont l’imagination guide mes désirs ? Quel est son imaginaire ?
Il me semble que chez elle tout se structure autour des projets de son affaire, des projets qu’elle réalise sans faillir. Il m’arrive d’envier sa réussite. Mais elle, que pense-t-elle de sa vie ? Crois-tu qu’elle laisse un peu de place à ce qui pourrait la mettre en échec ? Et pourtant elle prend des risques, et toujours parvient à ses fins.
J’aimerais peindre sa vie intérieure. On ne connait d’elle que les apparences. Elle a pignon sur rue, fait recette, et peut se payer le luxe de n’héberger que les plus fortunés d’entre nous.

Mais laissons là les idées approximatives, elle est généreuse, je le sais, pour qui est dans le besoin. Elle a du cœur. Si je crains de la peindre c’est sans doute par peur de la trahir, de ne pas lui permettre de se livrer.
Peut être que notre conception du cloisonnisme a fini par cloisonner notre pensée. Ah, comme j’aimerais en faire la synthèse ! Finalement cette Julia je ne peux l’approcher, car trop empêché par son secret.
As-tu déjà fait une esquisse d’elle ? As-tu déjà été travaillé par cette idée ?
Réponds-moi à l’adresse de la pension, dans un mois j’aurais regagné Paris.
Cordialement la main,

Émile

CHRISTIANE

Portrait de Marie Lagadu
Paul Sérusier


Elle a accepté de venir dans l’atelier parce que le peintre a tant insisté, et pour ne plus l’entendre dire à l’auberge : « Alors, Marie Derrien, toujours ton regard sombre ? Donne-moi ton regard sombre pour une heure ou deux Marie. »
Déjà elle regrette. Ses yeux noirs grands ouverts crient ce regret, perdre son temps, alors qu’il y a tant à faire à la maison.
Ils crient la gène – comment se tenir, comment ajuster le pan de la coiffe, comment mettre la main sur la joue, la gène de ne pas savoir comment se comporter.
Ce qu’ils disent encore ces grands yeux noirs fuyants, et cette moue de dépit, c’est l’inquiétude, la peur. Peur du regard du peintre là, en face, qui ne cesse de vous détailler, peur des dires des voisins qui l’ont vue entrer dans l’atelier.
Et peur des reproches du mari, peur de l’explication, peur de ne savoir que répondre à la question « Qu’es tu allée faire là, Marie Lagadu ? »


MARIE-CHRISTINE

Portrait présumé d’Henrik Sienkiewicz auteur de Quo Vadis
Wladislaw Slevinski ?


Je porte encore cette robe de chambre brune avec ses manches trop courtes et un peu râpées sur les coudes.
Que de temps passé à écrire !
L’odeur du bois du bureau et celle du papier blanc se mêlent.
Tourmenté par les idées qui jaillissent de tout part et qui ne laissent pas mon esprit en repos.
Obsédé par l’idée d’en laisser échapper une. Ah ! Attraper une idée, la poursuivre, la déployer, la laisser voguer puis la ressaisir, la manipuler, la transformer... Alors je prends la plume et j’écris, j’écris sans discontinuer, sans bouger enveloppé dans cette robe de chambre. Une robe de chambre capteuse (qui retiendrait les idées ?…) d’idées ? N’importe quoi !


JACQUELINE


Jeunes Bretons de Pont-Aven
Éric Forbes-Robertson


C'est moi à 13 ans, 14 peut-être. Je viens de rentrer des Kaolins. Avec les copains, on a dévalé le « Mont blanc » pendant tout l'après-midi. J'avais pris un carton pourtant, pour mieux glisser, mais j'ai quand même déchiré mes pantalons. Je savais bien que ma mère allait encore se fâcher, mais là, elle a juste poussé un soupir et m'a dit : « Ta sœur est dans la maison. Va la rejoindre ». Je suis rentré. Il y avait Kelt aussi dans la maison. Avec Marie, on s'est regardé et là, on attend.


Les Paradis artificiels
Armand Seguin


Verlaine est nu… Gras, chauve, nu et barbu aussi. Il ferme les yeux pour fuir toutes les couleurs qui l'assaillent par vagues : jaune, rouge, vert… Mais elles envahissent sa tête, se déplacent, l'encerclent, la submergent. Ah ! Ne plus les voir. Elles sont trop belles, elles ne sont pas vraies.

Verlaine est nu… comme le diable cornu qui joue du violon devant lui. Ne plus l'entendre. Échapper aux sons grinçants de l'enfer. Ne plus voir sa queue surtout, sa queue de serpent qui siffle, qui menace. Ne pas voir ce visage non plus qui rappelle… Gauguin ?

Verlaine est nu… Voilà que le monstre le guette de ses grands yeux jaunes. Ses bras, vertes tentacules, dessinent autour de lui un cercle d'où jaillissent des déesses au visage apeuré.
« Des femmes, oui… Mettez autour de moi des femmes brunes et blondes et chaudes… Mais pas vertes, je vous en prie, pas vertes ».

MARYSE

Menuiserie à Pont-Aven
Otto Hagborg


Des mois à sculpter, tailler, ciseler. Mais maintenant, c'est fini. Il y a quelques mois, Mademoiselle Julia, elle avait dit : « Jean, tu vas me faire un décor pour mon nouvel hôtel. » Moi, je lui ai répondu : « Mademoiselle Julia, je ne sais pas si je suis capable. Qu'est ce qu'il faut que je fasse ? »
« Tu sais dessiner, tu sais sculpter le bois. Tu vas me faire des panneaux pour habiller les poteaux qui supportent le plafond de ma salle à manger, pour les cacher. Tu as carte blanche mais il faut que ça soit breton, qu'on y voit de tout ce qu'il y a de plus beau à Pont-Aven. »
A partir de là, j'ai passé mes jours et mes nuits à dessiner. Les moulins, les chemins creux, les lavandières, les petites gardiennes de vaches, la rivière, les paysans. Tout ce que j'aime à regarder quand je me promène.
Puis je me suis mis au travail. J'ai d'abord choisi du bon bois de châtaignier, des belles planches épaisses et bien plates. Sans nœud. Puis des jours et des jours, sur mon établi, j'ai creusé et ciselé. J'ai tellement caressé le bois que je sens encore tous les détails que sous la pulpe de mes doigts. Les traits des visages, le chaume des toits, la roue du moulin, les cailloux des chemins, la dentelle des coiffes, le panier à linge, la boucle du chapeau, les sabots et le feuillage si fin des arbres ! Tous les détails que j'ai voulu pour que Mademoiselle Julia soit fière de moi. J'ai fait de mon mieux. J'ai mis tout mon cœur.
Hier, je lui au dit : « Je crois que j'ai fini. » Et ce matin, je suis allé poser mes panneaux dans son nouvel hôtel. C'était la première fois que je rentrais dans la salle à manger depuis que j'avais pris les mesures pour mes panneaux. C'était encore en chantier ! C'est magnifique ! Avec une vue imprenable sur la place du marché !
J'avais emballé mes panneaux dans des couvertures de laine et dans des vieux sacs de jute. D'abord pour les protéger, et aussi un peu pour que Mademoiselle Julia ne les voient pas tout de suite. Quand je les déballés, tout doucement, mes mains tremblaient. Je n'osais même pas regarder Julia. J'avais trop peur. Je lui ai dit : « Je préférerais que vous alliez faire un tour ou que vous vous occupiez de vos clients pendant que je les installe. » J'ai bien vu que ça l'embêtait mais, pour une fois, elle a obéi. J'ai posé mes panneaux, chacun à sa place. J'ai passé un dernier coup de chiffon et j'ai ouvert la fenêtre. Elle attendait sur la place, je crois qu'elle était impatiente. Elle a crié : « J'arrive ! » Mais elle courait déjà. Quand elle est entrée dans la salle, j'ai arrêté de respirer. Lentement, elle a fait le tour de chaque poteau. Elle reculait un peu pour observer chaque panneau et ensuite, elle le caressait en fermant les yeux. A la fin, elle a dit : « Ça, c'est du beau travail ! » Là, j'ai cru que mon cœur allait exploser !
Ben tu vois, mon vieux, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait être aussi heureux et aussi fier seulement parce qu'on a fait son travail. Toi, tu as sûrement déjà ressenti ça quand tu finis un tableau. Mais moi... Maintenant, regarde, il ne reste que les derniers copeaux que je n'ai pas encore balayés et l'odeur de la dernière couche de cire que j'ai passée. Après tout ça, demain, je ne sais même pas ce que je vais faire ? Qu'est ce que j'aurais envie de fabriquer après ça ? N'importe quel meuble ! Ce serait trop simple !




La Grammaire
Paul Sérusier


Le crayon à la main, elle s'accroche, se concentre, essaie de comprendre.

Le crayon à la main, elle courbe l'échine et plonge entre les pages.

Le crayon à la main, elle agrippe la couverture de son livre.

Dans le secret du grenier, à la lumière de la lampe, ses grosses mains de paysanne faites pour les travaux des champs, s'appliquent à retenir le minuscule crayon. Laborieusement, les doigts gourds, elle trace le sillon des lettres et remplit la page blanche. Elle mène un combat, son combat contre l'ignorance.




SYLVIE ?


Le Portrait de Madame Schuffenecker
Émile Bernard

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