Les trois morts de Julia Guillou

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Les trois morts de Julia Guillou

Message par Jean-François le Jeu 26 Avr - 0:44

Les trois morts de Julia Guillou


Je suis morte trois fois.

La troisième fut pour moi la plus « inutile ». Les docteurs ont parlé d’apoplexie. Une partie de vous-même qui s’évade, et qui à la fois vous cloue. Seulement traverser la place, aller jusqu’au pont ? Non. Maintenant ce sont les autres qui viennent à vous, avec un autre regard. C’est la mort la plus cruelle au quotidien, mais j’ai eu le temps de l’attendre, son heure était venue.

Tandis que les deux autres m’avaient… -comment dirais-je, "défaite". Robert, très vite je l’avais appelé « mon vieux chien », et ce n’était pas par hasard. Deux semaines avant, Noé, notre vieux  chien qui avait vu le jour dans la maison bien avant que je n’y entre comme servante, Noé était mort. Cela faisait longtemps qu’il ne bougeait plus guère. Il était tout juste apte à respirer, bruyamment, le jour et à rentrer le soir. Les voyageurs devaient l’enjamber avec leurs bagages pour entrer dans l’hôtel. Il faisait un peu désordre, il n’était pas très propre mais il était chez lui, et respecté comme s’il eût été le maître des lieux. Un matin je l’ai trouvé sans vie. Souvent avais-je cru le trouver sans vie, mais là… Il a emporté une partie de mon passé. De mon insouciance, de cette envie d’embrasser le monde en passant les mains autour de son cou les doigts plongés dans le poil tiède et épais.

Quand Robert est arrivé, il était trempé jusqu’aux os, les cheveux lui tombaient sur le col comme des oreilles battues, l’œil triste et l’air de s’être définitivement perdu. J’ai de suite appelé cet homme mon vieux chien Wylie. Ce n’était que la pluie mais j’ai secouru Robert comme un homme jeté à la rue, comme si je devais lui donner une chance.

Ce n’était que la pluie mais ce jour-là il semblait dans une telle déroute que toute sa misère ne pouvait être qu’injuste. J’ai eu confiance en lui. Aussi à cause de son allure de chien abandonné qui me rappelait Noë. Je l’ai adopté, et j’ai gardé pour lui cette envie d’embrasser le monde en passant mes mains autour de son cou, mais avec le sérieux qui était devenu le mien, d’un simple petit geste pour redresser son col.

Quand mon vieux chien Wylie est mort, très vite après deux semaines d’une vilaine souffrance, j’ai senti que je ne pourrais plus embrasser le monde de la même façon. Jamais. Il ne me resterait plus guère que l’affaire, les clients du lendemain, les livres de comptes.

Jean-François

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